
Tu connais Ivar le Désossé pour ses regards de psychopathe dans la série Vikings, mais le vrai personnage historique est encore plus dérangeant — et infiniment plus brillant. Stratège militaire de génie, conquérant de royaumes entiers, peut-être atteint d’une maladie osseuse rare : Ivar Ragnarsson est une énigme à plusieurs étages. Démêlons ensemble l’homme du mythe, sans rien lâcher du fun.
Ivar le Désossé : un nom qui claque, mais qui était-il vraiment ?

Ivar Ragnarsson — Ívarr inn beinlausi en vieux norrois — est l’un des fils supposés de Ragnar Lothbrok et l’un des chefs vikings les mieux attestés du IXe siècle. Contrairement à son père dont l’existence reste discutée par les historiens, lui apparaît dans plusieurs sources contemporaines.
On le retrouve dans :
- Les chroniques anglo-saxonnes, qui le qualifient de chef païen redoutable.
- Les annales irlandaises, où un certain « Ímar » règne sur Dublin et fonde une dynastie.
- Les sagas islandaises, à prendre comme toujours avec des pincettes.
- Le Ragnarssona þáttr, qui raconte sa vengeance contre le roi Ælla.
L’identification entre Ivar le Désossé et l’Ímar de Dublin reste débattue, mais beaucoup d’historiens modernes penchent pour la même personne. Si c’est le cas, on parle d’un homme qui a régné sur une partie de l’Angleterre et sur l’Irlande viking — soit l’un des chefs vikings les plus puissants de tous les temps.
Ce qui le rend fascinant, c’est ce paradoxe : un guerrier dont le surnom évoque la faiblesse physique, et qui pourtant a écrasé tout ce qui se mettait en travers de son chemin.
D’où vient ce surnom flippant de « Désossé » ?

C’est LA grande question. Beinlausi signifie littéralement « sans os » ou « sans jambes ». Et personne ne sait vraiment pourquoi. Plusieurs théories s’affrontent depuis des siècles :
- L’ostéogenèse imparfaite — la « maladie des os de verre ». Hypothèse populaire chez les historiens modernes : Ivar souffrait peut-être de cette pathologie génétique qui rend les os extrêmement fragiles. Il aurait alors été incapable de marcher et porté sur un bouclier au combat.
- L’impuissance sexuelle — les sagas évoquent qu’il n’avait pas d’enfant. Certains philologues pensent que « sans os » serait un euphémisme pudique pour une dysfonction… très située.
- La souplesse extrême — interprétation inverse : Ivar aurait été un combattant tellement agile et désarticulé qu’on aurait dit qu’il n’avait pas d’os. Peu plausible mais plus glamour.
- L’erreur de traduction — beinlausi pourrait être une mauvaise lecture d’un autre mot en vieux norrois. Plusieurs linguistes ont défendu cette hypothèse.
L’option la plus séduisante reste la première. Et elle a été partiellement confortée par l’archéologie : si Ivar est bien l’homme enterré dans le tumulus de Repton (on y revient), son squelette pose des questions intéressantes.
Ce qu’on sait avec certitude, c’est que les sagas le décrivent comme incapable de combattre debout mais doué d’une intelligence et d’une cruauté hors du commun. Le mec n’avait pas besoin de ses jambes pour faire trembler la moitié de l’Europe.
La vraie vengeance contre le roi Ælla : entre faits et folklore

L’histoire est presque trop belle pour être vraie. Selon les sagas, le roi Ælla de Northumbrie aurait capturé Ragnar Lothbrok et l’aurait fait jeter dans une fosse aux serpents. Avant de mourir, Ragnar aurait prononcé sa fameuse phrase : « Comme les petits cochons grogneraient s’ils savaient ce que subit le vieux verrat. »
Les fils, prévenus, montent une expédition de vengeance. Ivar prend les choses en main. Et là, c’est la légende du blóðörn — l’« aigle de sang ».
Selon la Saga de Ragnar, Ivar aurait pratiqué ce supplice rituel sur Ælla : on entaille le dos du condamné, on écarte les côtes de la colonne vertébrale, et on extrait les poumons par l’ouverture pour les déposer comme des « ailes » dans son dos. Le tout, selon la légende, pendant que la victime est encore vivante.
Sympa.
Mais qu’en est-il vraiment ? Les historiens modernes sont divisés :
- Camp 1 : l’aigle de sang est une mauvaise traduction d’un poème scaldique métaphorique. L’image originelle évoquerait simplement un corps abandonné aux corbeaux et aigles charognards après la bataille.
- Camp 2 : le supplice est techniquement possible et son existence ponctuelle est plausible dans une culture rituelle viking.
- Camp 3 : c’est un mythe inventé après coup pour glorifier la cruauté des fils Ragnarsson et leur vengeance.
Ce qui est historiquement certain, en revanche, c’est qu’Ælla est mort en 867 dans une bataille contre les Vikings, à York. Et que la Northumbrie est tombée pour ne jamais vraiment se relever. Vengeance ou pas, le résultat politique est le même : la famille Ragnarsson a brisé un royaume entier.
La Grande Armée païenne : Ivar, le stratège qui a humilié l’Angleterre

Voilà l’événement majeur de la vie d’Ivar. En 865, débarque sur les côtes anglaises ce que les chroniques appelleront micel hæþen here — la « Grande Armée païenne ». Différente de tout ce que l’Angleterre avait connu jusque-là.
Les raids vikings précédents étaient des coups rapides : on pille, on repart. Cette fois, c’est une invasion organisée avec un objectif clair : conquérir et s’installer.
Ivar en est l’un des chefs principaux, peut-être le commandant en chef. Et son génie tactique éclate au grand jour :
- 866 : prise de York, capitale de la Northumbrie. Coup de maître.
- 867 : mort du roi Ælla, effondrement du royaume du Nord.
- 869 : invasion de l’Est-Anglie. Le roi Edmund est capturé puis exécuté (martyr chrétien célèbre, mort criblé de flèches selon la tradition).
- 870-871 : campagne contre le Wessex, où un certain Alfred va devenir « le Grand » en lui résistant.
Trois royaumes anglo-saxons sur quatre sont tombés en moins de dix ans. Sans Alfred, l’anglais moderne aurait probablement bien plus ressemblé au norrois.
Ce qui distingue Ivar des autres chefs vikings, c’est sa capacité à planifier sur le long terme. Il négocie, alterne diplomatie et brutalité, sait quand frapper et quand patienter. C’est un général, pas un simple raider sanguinaire.
Et c’est probablement vers 870 qu’il quitte l’Angleterre pour aller régner sur Dublin, où il fonde — si l’identification avec Ímar est correcte — l’Uí Ímair, une dynastie qui gouvernera le royaume viking de Dublin pendant plus de deux siècles.
Ivar dans la série Vikings : ce que Hirst a vraiment changé

La série Vikings fait d’Ivar (joué brillamment par Alex Høgh Andersen) l’un de ses personnages les plus marquants à partir de la saison 4. Le portrait est saisissant — et largement réinventé.
Ce qui colle à peu près
- Ivar souffre bien d’une maladie qui affecte ses os.
- Il est l’un des chefs de la Grande Armée païenne.
- Il prend York et participe à la chute de plusieurs royaumes anglo-saxons.
- Il est le plus brillant tacticien de la fratrie.
- Sa cruauté est attestée dans les sources historiques.
Ce qui est inventé ou très libre
- Sa rivalité psychologique avec Ragnar et ses frères est largement amplifiée pour le drame.
- Sa relation avec Bjorn, sa romance avec Freydis, son passage à Kiev : pure création scénaristique.
- Le char de guerre de la série, ultra-iconique, n’a aucune base historique solide pour l’époque viking.
- Sa mort dans la série n’a rien à voir avec ce que les sources rapportent.
Ce que Hirst réussit en revanche très bien, c’est de capter la dualité d’Ivar : un homme physiquement diminué qui compense par une intelligence redoutable et une cruauté froide. Ce contraste, bien réel historiquement, est ce qui rend le personnage immortel.
Petite anecdote sur le tournage : l’acteur Alex Høgh Andersen a dû passer des mois à apprendre à se déplacer uniquement avec ses bras. Plusieurs blessures sérieuses au cours du tournage. Le mec a vraiment souffert pour son rôle.
La tombe d’Ivar : une découverte archéologique troublante

À Repton, dans le Derbyshire anglais, une fouille a mis au jour en 1980 puis à nouveau dans les années 2010 un site exceptionnel : un charnier viking contenant les restes d’au moins 264 individus, dont une tombe individuelle particulièrement remarquable.
Cette tombe contenait :
- Le squelette d’un homme adulte de plus d’1m80, ce qui était rare à l’époque.
- Un marteau de Thor en argent autour du cou.
- Une épée et des armes vikings.
- Une dent de sanglier placée entre les jambes — symbole rituel possible.
- Des traces de blessures violentes, dont une blessure dans l’aine.
Certains historiens, notamment ceux qui étudient les datations au carbone 14 et les chroniques anglo-saxonnes, ont émis l’hypothèse que cette tombe pourrait être celle d’Ivar le Désossé lui-même. Repton est en effet documentée comme camp d’hivernage de la Grande Armée païenne en 873-874, période exacte de la mort présumée d’Ivar.
Mais attention : rien ne le prouve absolument. C’est une hypothèse séduisante, pas une certitude. D’autres chefs vikings importants pourraient correspondre. Et la datation reste discutée.
Ce qui est certain, c’est que Repton est aujourd’hui l’un des sites archéologiques vikings les plus importants d’Angleterre. Et que l’idée de pouvoir poser les yeux sur le crâne du redoutable Ivar Ragnarsson fait fantasmer tous les passionnés d’histoire viking.
| Élément | Détails | Sources | Verdict |
|---|---|---|---|
| Existence | Chef viking actif au IXe siècle | Chroniques anglo-saxonnes et irlandaises | Historique |
| Surnom « Désossé » | Maladie osseuse probable | Sagas, hypothèses médicales | Plausible, non prouvé |
| Aigle de sang sur Ælla | Supplice rituel décrit | Saga de Ragnar, poèmes scaldiques | Probable mythe |
| Mort d’Ælla en 867 | Bataille de York | Anglo-Saxon Chronicle | Historique |
| Grande Armée païenne | Conquête de 3 royaumes anglo-saxons | Sources contemporaines multiples | Historique |
| Dynastie Uí Ímair (Dublin) | Règne sur Dublin et l’Irlande viking | Annales irlandaises | Identification probable |
| Tombe de Repton | Squelette d’un grand chef viking | Fouilles 1980 et années 2010 | Hypothèse séduisante |
Conclusion
Ivar le Désossé reste l’un des Vikings les plus fascinants de l’histoire : un homme dont le corps semble avoir été un obstacle, mais dont l’esprit a renversé des royaumes entiers. Entre la maladie probable, la stratégie de génie et la légende noire de l’aigle de sang, il incarne mieux que personne la complexité du monde viking. La prochaine fois que tu reverras Vikings, tu sauras que sous la performance d’Alex Høgh Andersen se cache un vrai chef de guerre qui a vraiment fait trembler l’Europe. Et c’est bien plus impressionnant que n’importe quelle fiction.





